Interviews de Julie Bawin et d’Eric Le Coguiec


La gare de Liège-Guillemins se pare depuis octobre dernier d’une œuvre monumentale signée Daniel Buren, l’un des artistes français contemporains les plus connus sur la scène internationale. L’occasion de faire réagir Julie Bawin, directrice du service d’histoire de l’art contemporain à l’ULiège et d’Eric Le Coguiec, vice-doyen à la recherche en Faculté d’Architecture.

Julie Bawin, directrice du service d’histoire de l’art contemporain à l’ULiège 

Daniel Buren, plasticien français de renommée internationale, est l’illustration parfaite de l’artiste “interventionniste”: il réalise ses œuvres in situ, en synergie avec l’espace environnant et avec l’architecture, même la plus spectaculaire. Il le fait ici à Liège, sur la gare de Santiago Calatrava, tout comme il était intervenu il y a quelques années sur l’édifice de Frank Gehry pour la Fondation Vuitton à Paris. Ce qu’il cherche toujours, c’est à revisiter et transformer, de façon pérenne ou éphémère, le lieu qu’il visite.

S’il s’est illustré avec une utilisation très régulière de bandes verticales de 8,7 cm de large – celles-ci sont d’ailleurs présentes, de façon assez discrète, sur la verrière de la gare ! – il aime aussi travailler avec la lumière et les couleurs. Grâce à la lumière du jour, il métamorphose l’intérieur de la gare. Les usagers peuvent ainsi découvrir chaque jour des variations de couleurs différentes, des reflets en mouvement, et ce en fonction de l’heure du jour ou de la saison.

Évidemment l’art dans l’espace public pose toujours question : en même temps qu’il s’offre à toutes et à tous gratuitement, il s’impose aussi, y compris à ceux qui n’ont pas envie de le voir.

Jusqu’à présent, l’oeuvre n’a pas suscité, je crois, de commentaires désapprobateurs. Il me semble en effet que les utilisateurs des réseaux sociaux rendent plutôt hommage à l’œuvre, à travers notamment de nombreuses prises de vue. Il est vrai que Daniel Buren ne fait rien ici de radical ou de scandaleux. Son intervention  ne véhicule aucun message politique ou propos religieux et ne comporte aucune connotation sexuelle susceptible de choquer la “morale moyenne” … 

Outre ce que l’œuvre peut apporter en termes d’expériences nouvelles proposées au public, il me semble aussi intéressant de souligner que cette initiative revient à un mécène privé liégeois qui a voulu soutenir l’art et la culture à Liège et donner sans doute aussi au public un peu de plaisir visuel à une époque marquée par de nombreuses crises. L’art et la culture constituent  en effet, on le sait, des vecteurs indispensables au bien être d’une société…

Eric Le Coguiec, vice-doyen à la recherche en Faculté d’Architecture de l'ULiège

Il faut replacer cette initiative dans un contexte global : depuis plusieurs années certains font le constat d’une esthétisation ambiante. Certains y voient une esthétisation du monde à l'âge du capitalisme contemporain pour reprendre le titre d’un livre de Lipovetsky, G. & Serroy. 

Cette mise en ambiance de l'urbain s'inscrirait dans le cadre d’une logique de compétition interurbaine dans laquelle la production architecturale, comme la culture, est des ressources mobilisables pour fabriquer du capital symbolique. Car quel est l’enjeu ? Attirer les des investisseurs, les entreprises et la classe dite “créative”? Dans un contexte où les villes se font concurrence, sur le plan national et international, on constate que le “design d’ambiance” est invoqué pour s'inscrire dans un processus de marchandisation et de commodification. On pourrait voir dans l’intervention de Buren cette volonté d’esthétiser la ville au quotidien.

Ainsi l’intervention de Buren à la gare des Guillemins – fait référence à des stratégies de branding urbain qui ont vu le jour à la fin des années 1990 autour de l’idée de ville créative (Bilbao, Saint-Étienne, Lille, etc..) Bien sûr ce modèle qui n’est pas spécifique à  Liège s’essouffle et est fortement critiqué. A titre personnel, et en tant que professeur à la faculté d’Architecture, je me demande si l’incidence environnementale de l’œuvre de Buren a été prise en compte.»

Lipovetsky, G. & Serroy, J. (2013). L’esthétisation du monde : Vivre à l’âge du capitalisme artiste, Gallimard, Paris

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